Ballade parisienne

Je déambule à toute allure dans les grandes artères madrilènes sur un vélo semi-électrique d’utilité publique, les vélib’ à l’espagnole, seul. Zigzaguant entre les chauffards, après plusieurs risques de collisions, je me décidais à retrouver la piste cyclable, soi-disant plus sûre. Je n’étais pas bourré, sobrement bercé par un spleen retrouvé après mon émigration. Le moteur du bicycle se calmait, moi aussi. Mon regard se posa lourdement sur les roues noires et fines de ma monture. Je me mis à rêvasser d’anciennes escapades, au sein d’une autre capitale, accompagné. 

Les pneus couinent et les amortisseurs sont mis à rude épreuve par les pavés parisiens tapissant ce que de nombreuses personnes autour du globe considèrent comme la plus belle avenue du monde. En ce qui nous concerne, mon franjo et moi qui sommes dans la caisse au même moment, on n’en est pas si convaincus. Quand on sait ce qui s’y passe une fois la masse touristique rentrée se pieuter dans leurs petites chambres d’hôtel, le charme des Champs s’estompe au gré des «hey salope » adressées tant aux femmes qu’aux hommes et lâchées à tout-va par des bandes de gars ne sachant quoi foutre de leur soirée. S’ajoute à ces invectives, des échauffourées de ces mêmes bandes entre elles ou avec des gens, passant d’une boîte huppée à une autre, bien défoncés à toutes les sortes de substances traînant dans la capitale. Bériz est belle, mais surtout au travers d’un prisme étranger. 

Le bordel routier du rond-point de l’Étoile passé, à gauche ou à droite de la ligne bleue selon les habitudes de chacun, et s’offre devant le capot de la Yaris une multitude de trimards à la mosaïque similaire menant à toutes sortes de zones éclectiques. C’était une énième soirée que l’on venait de passer assis sur un siège rouge, à nous laisser transporter par des images projetées sur une grande toile blanche. Longue phrase pour dire que nous étions sortis voir un film, non ?

Je ne sais quel genre de movie l’on venait de se farcir, coréen, français ou peut être un blockbuster américain. Ce dont j’étais sûr, c’était de quelle salle nous sortions. UGC La Défense, cartes bleues avec photo de l’abonné, entrées illimitées pour une personne. C’était en quelque sorte notre rituel du mercredi. Une bonne virée cinéma, pour nous retrouver. 

«Putain mais quel fils de … !» lâche dépité mon poto. Qu’était une virée sur Paname sans quelques coups de Klaxon, deux, trois insultes lancées à l’encontre du gus dans l’autre caisse et de bons grincements de gomme hein ? La Yaris nous transporte dans les avenues pieusement éclairées par la lumière tamisée des lampadaires, rehaussées par celles des enseignes neonées des restaus. Après avoir déroulé la bande, on la rembobinait pendant quelques heures en sillonnant la capitale. Dans la gova, on discute de tout, des problèmes de l’éducation nationale, du formatage social jusqu’à nos aspirations futures. On évoque Paris et son ambiance, ses trottoirs étriqués à l’image, parfois, de cette mentalité parisienne qui nous aigrissait. Et souvent, on parle de rap. 

«Écoute ça mon frèro, ça vient de Belgique», me dit mon gars. Il venait de démarrer l’album « Zombie Life » d’Hamza. Première fois que j’écoute ce type et, pour dire vrai, ça transpire si abondamment le style américain que je ne le prends pas sérieusement. «Tu rigoles mais crois moi, il va tout péter dans pas longtemps, me lance-t-il. 

À cet instant, la scène rap belge commençait à prendre vraiment de la place, du moins pour ce que j’en savais. Damso venait de cracher du sale et, en retour, toute la société « bien normée » s’était mise à cracher et fulminer contre lui. L’ignorance collective. 

De mon côté, j’étais encore traumatisé par l’album « Feu » de notre poète du 15ème, et là je découvre ce type plutôt excentrique qui m’ondoie frénétiquement au rythme des BPM mais dont les paroles collent pas trop à mon moi du moment. Aucune idée de comment réagir.

«J’aime bien hein… vraiment j’aime bien frèro, c’est vraiment ricain là ton truc, laissais-je couler quelques secondes. Après tu me connais hein, moi, c’est Nekfeu.» Voilà, je me devais de toujours gâcher des écoutes en m’entêtant sur des archétypes que j’érigeais en moi comme des modèles-types.

«Ah mais frère, c’est bon arrête aussi de tout vouloir comparer à Nek ! Y’a d’la place pour tout le monde dans le rap actuel. Chaque nouvel arrivant on doit l’accueillir les bras ouverts. J’dis pas qu’on est obligé d’écouter et d’apprécier l’art de chacun mais on doit, au minimum, les accepter sur la photo de famille, tu captes ?

– Je sais mon gars, je sais … je suis amateur de poésie « poétique » que veux-tu, lançais-je un peu railleur.

– Poésie ? Tu oses le mot ?, réagit-il surpris.

– Bien sûr ! Hey faut dire les choses telles qu’elles sont, faut pas flipper, j’suis pas chroniqueur chez Ruquier moi hein ! J’annonce tout haut ce qui me plaît.

On se mit à rigoler et à parlementer sur le jugement que pourvoit la société française sur le rap. On en vint très vite à élargir notre champ de réflexion à toutes les thématiques sociétales. Toujours ces mêmes cases incassables, toujours ces mêmes problèmes avec les inclassables. 

Impossible de percevoir la tristesse émanant de nos paroles, de nos rires oui, peut-être. Par magie, il vous était donné d’être avec nous dans la caisse. Et pourtant, lui et moi étions brisés. Les deux par des managements poussiéreux du 20ème siècle, les deux par une désillusion vis à vis du monde nous entourant. J’imagine que ce devait être le voile de l’enfance qui se barrait. 

C’était dur à concéder, même pour nous, que cette ville qui resplendissait le soir avec sa tour de métal, faisant oublier au monde toute la misère survivant à ses pieds, pouvait, l’espace d’un silence, les yeux fixant ses réverbères blafards, nous désabusé à ce point.

On était lassés de cette vie, parisienne.

À nos virées véhiculées nocturnes, à mon frère.

Audio aussi disponible sur Spotify , Appel Podcast, Anchor, Deezer et YouTube.

Deja un comentario