Dans les nuages

Perché en haut des Tours Nuages, j’y contemplais ma chute.

Depuis que mes parents m’aient débarqué de mon 93 natal, Nanterre a toujours été intimement lié à mon épopée dans le 92. Tout m’y ramenait, le basket, les meufs, la cité du même prénom que l’artiste pour lequel mes darons m’ont prénommé, les galères, les frérots. Les rencontres aux Zilina, Berthelot, les tournées des grands grecs de la ville, chacun leur spécialité, avec comme préférence personnel le Pyramide et son naancheese.

Je logeais sur Rueil alors, mes darons avaient trouvé un pied à terre qui leur correspondait même s’ils m’avouèrent plus tard qu’ils auraient été bien mieux de l’autre côté du panneau de signalisation qui « ségrégait » les deux villes juste en bas de chez nous. Rueil, j’y logeais, j’y étudiais et c’était tout. Et puis, parce que mes fréquentations me firent emprunter des chemins de travers, j’y faisais un peu d’argent de poche.

Vint la première virée, le sachet mal caché, l’odeur émanant de la veste, les regards interrogateurs et les messes basses. La première vadrouille fut spéciale. L’inexpérience caractérisée par l’épiderme en pointe et le stress omniprésent. 

J’avais chopper un 50 de salade à un gars que je connaissais pour avoir traîné mes sneakers du côté du terrain PVC, vers l’hypermarché Leclerc non loin de la Boule. Un type de ma classe du lycée était consommateur et m’avait informé que son fournisseur l’avait lâché pour quelques mois. Il m’avait alors demandé un service, service que je partageai avec un de mes kheys et qui finit par se transformer en réunions fréquentes. Comme conté plus haut, la première fut une catastrophe. 

Le client en question n’avait pas de ronds sur lui et quand à moi, j’empestais le brocoli. En conséquence, avec mon pote, on passa la semaine entière à se refiler le pochon. Un soir lui, la journée d’après moi. Dès lors que c’était mon tour, ma chambre sentait fortement, gage de qualité du produit. Au bout de la semaine, le ienclit organisa une soirée et nous prit le 50, enfin. D’autres personnes présentes ce soir-là nous passèrent commande. Le reste de notre soirée consista à prendre le bus et à téléphoner. La jeunesse dorée Rueilloise, grosse consommatrice de désinhibant. Faut croire qu’elle a besoin de fuir sa vie merdique elle aussi…

Après cette soirée, on avait régulièrement, chacun sur soi, un p’tit sachet planqué. Ça y est, tu voulais faire comme Fifty dans «Réussir ou Mourir » mon vieux, bah voilà, tu y étais. À part l’adrénaline et quelques dizaines d’euros, je n’avais pas de raisons vitales de jouer à ça.

À la fin de l’année, mon shab déménagea dans le Ch’nord, quand à moi j’entrais dans le supérieur, toujours un paquet traînant entre les klaouis. Le terrain changeait, les profils de client restaient les mêmes. Soirées du BDE, murges présagées et, par conséquent, des weekends agréables en ligne de mire. Jusqu’à cette soirée anodine de décembre.

Rien à voir avec les soirées étudiantes, la fête s’opérait aux Tours Nuages, dans une de celles situées non loin de l’arrêt du bus 159, « Les Fontenelles ». Un bon soir de décembre, bien frais et pluvieux. 17ème étage, dans l’appartement du gars de la cousine d’un de mes bougs des Berthelots. Première fois que je passais le bout de mes baskets dans un appart’ des tours des Pablo. Je découvris les fameuses fenêtres en gouttes d’eau, déclamées pour leur mortelle dangerosité. Malgré les multiples appels des habitants, je crois qu’elles y sont toujours.

Alambiqué comme plan, mais une ambiance afro-caribéenne qu’il m’était impensable de louper. Trop rares étaient les occasions de m’amuser juste à côté de la maison. Rueil ? C’était clairement pas le même délire. Quelques pochons dans le caleçon, de l’alcool, des femmes, hassoul de la demande assurée. M’enfin, comme dans tout bon film, il fallait bien que quelque chose d’extérieur à toute cette ferveur festive vienne tout chambouler.

Des gars, jamais su de quelle contrée, s’étaient postés en bas de la tour. Ils y avaient instauré ce qui s’apparente à un péage ou une douane. Chaque personne sortant de l’immeuble et qui semblait émaner de la soirée avait le choix ; se prendre une pression, donner ses effets personnels et partir ou ne pas les donner, se faire marave et repartir à poil. 

Après une bonne heure de duperie, un type de la soirée venait d’escalader les marches en trombe jusqu’au 17ème et décrivit la situation à l’hôte. Ce dernier eut à peine le temps de sortir de chez lui dans l’optique d’aller s’expliquer que les pseudos-douaniers avaient débarqués et gesticulaient férocement devant la porte. Une dizaine de gifles et autres systèmes d’attaque résonnèrent, des sirènes s’alourdissaient de plus en plus. Très rapidement, des têtes rencontrèrent des matraques et, moi, trop hébété par le rhum, négligeai ce que j’avais dans le caleçon. Menottes mal intentionnellement trop serrées, lacets des pompes aux oubliettes, sommeil inexistant, amende lourde, regards empli de déception pour finir sur un isolement familial pendant de longues semaines. Voilà ce que j’avais gagné à trop vouloir imiter Ace et Mitch.

Je retournais à mes amphis merdiques, appauvri et avec la sensation d’être amputé d’une part de moi. Les couilles n’étaient plus engoncées dans le calcif. Mon corps retrouvait des sensations banales. Fini les soirées du BDE, à quoi bon puisque je n’y trouvais plus aucun intérêt. Je mis quelques mois avant de retrouver de la saveur dans n’importe quelle action quotidienne. Le fait d’entendre que des gars se retrouvaient cloués derrières des portes blindées pour de longs mois me renvoyait aux films de mes actions passées avec un recul mûri. Évidemment, pour ma part, c’était plus facile de m’extirper de ce tourbillon désordonné. 

Seul, le soir, une potion de couleur vive s’agitant dans une petite bouteille en plastique de Cristalline, il m’arrivait de me retrouver au sommet d’une des tours bleu ciel, m’observant vagabonder dans tout Nanterre, en quête de perdition. 

Pour cette ville si particulière, à jamais un fragment de moi, Nanterre. 

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