Femme de La Linea

L’avion fait une sorte de demi-cercle dans le ciel, offrant aux passagers assis sur la droite de l’appareil la possibilité d’admirer la face cachée du rocher de Gibraltar, tandis que ceux à gauche admiraient les côtes africaines se dévoilant. C’est la première fois que j’atterris sur la presqu’île, si près de chez toi. Le soleil se couche au fil que l’avion descend du ciel pour venir se fondre entre les immeubles de dix étages jonchant la piste. Le couple à mes côtés étaient impressionnés, un peu apeurés par cet atterrissage particulier. On avait l’impression que l’avion semblait rentrer dans l’appartement d’un janito. Un janito, c’est un habitant du rocher. Les pneus grincent sur le tarmac, on sort de l’avion, l’air est chaud et humide. Ça faisait si longtemps. 

Le bon côté de mon escale à Madrid en provenance de Montréal était que j’ai pu adapter mon outfit en circonstance. C’était clairement pas le même délire météorologique. Mon pote m’attendait, impatient, à la sortie de l’unique terminal composant l’aéroport, avec sa femme à ses côtés. Nous nous embrassâmes longuement. Il chargeât mon sac de sport dans le coffre et m’emmena à ton appartement. 

Paseo Terraza, dans le quartier de la Colonia. Lorsque j’étais petit, on pouvait voir la mer depuis l’entrée de la copropriété. Cela faisait quelques années qu’on en était privé après la constructions d’un nouvel immeuble d’habitation. J’ai jamais compris comment une ville aussi pauvre pouvait avoir un marché de la construction immobilière aussi dynamique. Je lui demande s’il compte rentrer, peut-être pour passer voir sa mère, il me dit qu’elle est déjà auprès de toi. «On se voit dans une heure alors», je lui dis. Ils partirent au même moment où je passais la porte d’entrée en métal, aux carreaux mal entretenus, pour arriver dans le patio. Sur ma droite, l’escalier A et puis, devant, le tien, l’escalier B. 

Une odeur de friture vint embaumer mes sens, j’ai, de suite, jeté mon regard vers ta petite fenêtre de la cuisine qui donne sur les marches, bien en face de la porte d’entrée. Ça n’émane pas de chez toi, la fenêtre est fermée, néanmoins je revécus un court film de toi faisait valser la tortilla d’une face à l’autre à la force de ton poignet. J’ouvre la porte, pas un bruit, seulement la brise qui parvient des fenêtres du salon, laissées sûrement ouvertes par ton fils ou ta fille.

Après avoir déposer mon sac dans la chambre, je vins m’asseoir dans le salon, sur la longue banquette, pour observer les murs blancs habillés de vieux portraits d’ancêtres mêlés à d’autres de tes enfants et de tes petits-enfants. À la vue des deux canapés bleus « une place », le souvenir de toi et du grand-père regardant la télé le soir pendant que je me délectais de galletas Maria trempées dans du lait chaud me fit frémir. Embrumé dans mes songes, les vibrations du téléphone sur la table basse du salon m’en extirpèrent. Au bout du fil, ma mère qui me sonde l’heure de mon arrivée. Je me lave le visage et pars. 

Je traverse les quartiers malfamés de la bourgade côtière et au bout d’une grosse demie heure, je me retrouve devant le tanatorio, le funérarium pour les francophones. Je ne suis plus qu’à quelques mètres de toi. Cela faisait si longtemps que je ne t’avais pas vu. Je passe le pas de la porte, un concierge s’approche pour me demander si je fais partie de la famille, ce à quoi je réponds par un hochement d’épaule. Tu sais bien que moi et la notion de famille, comme tu l’entendais, ça colle pas trop. Il me montre le haut des escaliers, duquel ma mère m’y observait. Arrivé à sa hauteur, elle retira ses lunettes, s’essuya les yeux et me prit dans ses bras. Elle me cita quelques personnes venues te voir puis m’indiqua le chemin. Avant de te retrouver, on devait traverser une sorte de petit sas de décompression dans lequel tes amies et d’autres inconnus s’y étaient installés pour échanger des souvenirs qu’ils partageaient avec toi. Et enfin, au bout de cette petite pièce sombre qui a pour seuls éclairages les rires recouvrés des gens présents, une salle illuminée où l’on y trouve une grande vitre derrière laquelle ils t’ont placé. 

Je pose ma main sur le cristal froid, je me retrouve une dizaine d’années en arrière lorsque je fis le même geste mais pour le grand-père cette fois-ci. J’observe la décoration florale, la couleur de la boiserie, je laisse couler une larme sur ma joue gauche. Entre temps, ma mère passa son bras sur mon épaule. Tu dois sûrement le savoir mais c’est elle qui resta à tes côtés jusqu’au bout tandis que moi je fuyais lâchement la vision de la mort s’emparant peu à peu de toi. C’est à cet instant que je me rendis compte que les problèmes des gens coulaient sur moi sans me mouiller pour autant. Je ne sais pas si c’est de l’égoïsme sentimental ou de la protection. Le silence ambiant me pèse, je décide de sortir prendre l’air. 

Mon pote et sa copine me rejoignirent pour me proposer d’aller manger un morceau. Ma mère me demanda si je comptais revenir, j’acquiesce que dans environ deux heures je serai là, elle ajouta qu’elle aussi. 

L’on s’en alla manger dans un restaurant de poissons que toi et le grand-père affectionnaient beaucoup, Las Cañas. Ils commandèrent des raciones pour un régiment, on accompagna tout cela de bières. Ils me demandèrent ce que je faisais désormais, en quoi consistait ma vie canadienne. Excellente question, en quoi consistait-elle à cet instant hein ? À part fuir les soucis et mes démons intérieurs je ne faisais qu’observer celles des autres se jouées autour de moi. Je retournais la question, ils me répondirent qu’ils attendaient un enfant. Je souris, j’imagine que j’étais content pour eux, peut-être étais-je simplement triste d’un éventuel bonheur qui m’avait échappé. 

On engloutit les morceaux de poissons frits ainsi que les bières. Sur le parking, illuminé d’un pauvre lampadaire à l’ampoule blafarde, on se dit à demain pour l’enterrement. Je retournais au tanatorio à pied. 

J’y retrouve ma mère et sa tante, ta sœur.  Elles discutaient devant la porte fermée. Il est quasiment deux heures du mat’, trop tard pour te voir à nouveau, j’étais contraint de patienter encore sept heures. Ta sœur nous régalait de souvenirs jaillissants miraculeusement de sa mémoire vieillissante. La force avec laquelle elle les racontait me convaincu qu’elle tiendrait bon encore de belles années. Je l’aime bien ta sœur. Au bout d’une vingtaine de minutes, son gendre vint la chercher en voiture et proposa à ma mère de la ramener à l’appartement. Je décline l’invitation et lui embrasse la joue en prenant congé. Je regarde la voiture s’engouffrer dans la ville et décide d’aller traîner mon spleen sur le bord de mer jusqu’à rentrer une bonne fois pour toute. 

Personne n’avait décidé de m’imiter ce soir-là, mis à part une petite bande de jeune écoutant de la musique en descendant des cannettes de bières. Je m’enfonce un peu plus au large de la petite baie de la ville, formée artificiellement par le port à gauche et la raffinerie à droite. Un bras de paseo maritimo se détache de la côte pour prolonger la balade vers des eaux plus profondes. J’arrive au bout de ce petit chemin étriqué. Aucun promeneur n’est présent autour de moi, je m’assois sur un bout de rocher, le dernier en bout de route. 

L’eau est inhabituellement calme pour ce côté-ci du détroit, la brise légère caresse mes cheveux. La lune cesse de prendre son bain et laisse place aux premières lueurs timides du soleil, me dévoilant subtilement les falaises marocaines. Plus j’observe les côtes africaines, plus émerge dans mon esprit l’idée d’une éventuelle traversée à la nage, le chemin inverse étant entrepris chaque jour par des centaines de personnes sur des épaves officiant de bateaux. Les avais-tu observés, toi aussi, au moins une fois, ces levers de soleil révélant à l’Europe qu’elle n’est, finalement, pas si éloignée de ses cousins africains ?

L’alizé marine continue de me sécher les résidus lacrymaux qui s’échappaient pour se frayer un chemin sur mes joues. Elle ramène à mes oreilles des murmures paraissant émaner de tes lèvres. Je me prépare pour la marche de tout à l’heure et la dernière image, allongée sur ton lit d’hôpital, tes yeux au bleu limpide me fixant, surgit devant moi. C’était notre dernier échange, silencieux.

Tandis que le soleil grimpe posément dans l’horizon, illuminant la terre matrice et les blocs de béton où je me trouve, à cette pensée qui m’effleure l’esprit, je m’assombris, lentement. Un jour nouveau se lève, une vie entière se couche. La tristesse fait place aux regrets, je te laisse enfin partir, c’est ainsi, que puis-je y faire. Il sera bientôt l’heure de t’accompagner auprès de tes parents. Je lève le regard vers la rive, je sais que tu seras toujours à mes côtés.

Te echo de menos abuela

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