Homme d’amour

Je nous revois sur le canapé couleur taupe, dans le salon de l’ancien appartement de ta mère, un midi de Février. 

Le matin de ce même jour, en me rendant au travail, au 27ème étage d’une des immenses tours de La Défense, je t’avais appelé chancelant pour t’annoncer que de mon côté j’arrêtais. À l’autre bout du réseau, dès que tu entendis cette phrase sortir de ma tête, tu lâchas ta tasse de café sur le lino de la salle à manger. Tu m’interrogeais pour comprendre et comme à mon habitude je demeurais vague, taiseux. 

La matinée se consuma très lentement. Tu n’étais pas allé travailler, cet échange matinal t’ayant fendu ce petit cœur que tu peinais à protéger. Quant à moi, je devenais fou, m’agitant sur ma chaise de bureau, en proie aux doutes, au bord des larmes. Le choix que je venais de prendre se matérialisait peu à peu face à mes yeux regardant nos anciennes photos. C’était tout un futur qui venait de fondre devant nous deux. La pause s’annonça, je décidais de me rendre chez toi. 

Me revoilà assis sur ce canapé, chacun aux extrémités opposées, espacés de deux mètres l’un de l’autre. À peine tu avais ouvert la bouche que j’éclatais en sanglot. Tu constatais désormais ce mal-être, me rongeant depuis des années, se déversé sur mes joues pour venir disparaître sur mon pantalon. J’avais tenté de te garder auprès de moi, égoïste que je suis, en t’ordonnant de choisir entre l’homme qui t’aimais et celui qui te donna la vie, celui-là même qui était en instance de perdre la sienne. Je tentais de t’embarquer dans mes voyages fantaisistes, vers ces contrées isolées aux confins des continents. Tu n’étais pas dupe, tu avais compris ce que je feignais de fuir, ton choix fut vite tranché et le sol sur lequel reposait nos aspirations de couple se désagrégeait. 

Des mois passèrent, je mis fin une bonne fois pour toute à l’étape universitaire de ma vie pour m’en aller me libérer, découvrir qui j’étais. Je quittai la France, passa un peu de temps en Espagne, fis le tour de l’Andalousie de mes racines, perdis l’esprit à coup de verre de fino mais aussi une dent à coup de poing. 

À chaque gorgée, je spéculais t’oublier. 

Je mis l’Europe dans mon rétroviseur, cap sur nos cousins canadiens. Le froid pansa subitement mes blessures ouvertes et la précarité de ma situation m’obligeait à restreindre mes réflexions et mes pensées à mes repas quotidiens. Par frugalité, j’avais un petit matelas de côté, au cas où il fallait rentrer en vitesse, mais je ne comptais pas m’y asseoir dessus. Je rencontrais de nouvelles personnes, m’interrogeais face à leurs idées qui, par instant, divergeaient des miennes. Je commençais à apprécier ce que je vivais, qui je devenais. Une nouvelle tomba, je dus revenir en Espagne. 

Je dis au revoir à ma grand-mère assis sur le bord d’un rocher, au bout de l’Europe Occidentale, en tête à tête avec le berceau de l’homme. La larme, qui s’écoula à cet instant, ferma ce chapitre douloureux, à l’inverse du nôtre. Tu l’aimais, toi qui l’as connue trois étés. Ta présence physique aurait été nécessaire, j’ai dû me contenter de celle spirituelle que, potentiellement, tu m’envoyais. 

Retour sur Montréal, l’espace de quelques mois. La vie n’avait plus de saveur, le climat et les galères du taff n’aidèrent pas non plus. Après une poignée de week-end, la tête dans le cosmos, je pris mon sac direction Cuba, en quête de perdition. 

Mon épopée sur l’île prit fin un soir, le long d’une ballade sur le malecón havanais. Les bribes de ma traversée insulaire apparaissaient au fil des mojitos que je m’enfilais. Je revoyais ces personnes qui me tendirent la main, celles qui s’offrirent à moi l’européen, certaines dans l’espoir d’une vie ailleurs, d’autres par simple désir charnel. À l’écoute d’une radio crachant de la salsa, je me retrouvais dans des soirées endiablées, la sueur dévalant depuis mon cou jusqu’au nombril, l’esprit obnubilé par les formes de ma compagne pour la nuit, un verre de rhum ambré jamais bien loin de ma main. Je décidais de m’asseoir une dernière fois face à l’immensité de la caraïbe, comme un soir, perdu entre Trinidad et Cienfuegos, adossé à un cocotier près d’une plage au sable fin, à l’eau cristalline. Je m’imaginais entouré d’illustres français. Drôle tu me diras, moi qui, paumé au beau milieu des Caraïbes, rêvassais d’être en lien avec ce que je rejetais le plus avant notre rupture. Un jour lors duquel j’avais décidé d’allumer mon portable, je découvris le message laissé par ton frère deux jours auparavant. Ton père était parti, un poids sur tes épaules aussi par là même. Arrivé au bout de ma promenade maritime, les yeux embrumés et mon esprit vagabond apaisé, je me résolu à refaire mes valises pour l’Espagne. 

J’emménageais de nouveau sur Madrid, dans l’espoir de me rapprocher de toi, mais toujours avec la crainte de re-franchir les Pyrénées. La vie européenne m’avait un peu manquée. Je tentais de me trouver un cercle restreint de fréquentation sur la capitale espagnole bien que mes virées piétonnes s’avèreraient toujours solitaires. Les noms de rues et des ambassades me renvoyaient aux voyages passés, lors desquels j’ai vainement tenté de noyer ton souvenir dans l’alcool, de m’en détacher en le laissant sur d’autres lèvres. 

Enfin, un soir d’une énième sortie alcoolisée, au détour du rond-point de Cibeles, Madrid se vida. Je me retrouvais seul au milieu du circulaire, lorgnant la statue blanche de la déesse-mère phrygienne. Les lumières du palais se fondaient dans les gouttes jaillissantes de toutes parts. 

Tu étais devant moi, pure et larmoyante, tes cheveux ondulés ébènes, mouillés, paraissaient à de l’or noir. L’eau ruisselait sur ton visage, cachant les larmes qui s’échappaient de tes deux pénétrantes billes noires, ces mêmes billes qui percèrent à jour l’homme recroquevillé au fond de moi ce fatidique midi de février. Je fixais ces lèvres si douces qui me redonnaient vie au contact des miennes. Elles demeuraient légèrement entrouvertes, un mot dans l’attente de s’en extraire. C’est moi qui finis par dire quelque chose, grelotant de peur de te voir disparaître à nouveau. 

«Pardonne moi, à tes côtés j’étais heureux».

Et Madrid se réanima, tout comme mon cœur. 

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