Face à sa mort, je lui avais promis de vivre la mienne. J’ai menti.
J’ai jamais reçu une éducation visant à changer les mentalités. T’en as des parents qu’éduquent leurs enfants en pensant qu’ils changeront le monde, en bien ou mal peu importe. Pas les miens. J’ai reçu tout ce qu’ils pouvaient me donner, eux qui sortaient de familles immigrées. Comme tant d’autres tu me diras, comme des milliers partout dans le monde. Y’a jamais vraiment eu de galères à vrai dire.
Né en 1993, dans un 93 diapré, solidaire, un 93 qu’on n’avait pas encore stigmatisé. Petit, je pense que j’aimais mon Blanc-Mesnil. La cité pas loin d’une grande place blanche où mon pater m’emmenait faire du roller même si j’étais tout naze, les copains de la primaire. Peu de souvenirs francs, juste des bribes flashantes qui me prennent au dépourvu quand je garde les yeux ouverts dans le noir. Maintenant, c’est une grande plaque de blanche. Aux dernières nouvelles que j’ai, on la surnomme « Blanckock », juste qu’il n’y a pas la mer comme sa presque homonyme à l’autre bout du globe. Les darons l’avaient peut-être senti et ils ont eu la chance de se barrer.
Combien n’ont pas eu cette opportunité ?
Je sais pas si j’me pose vraiment la question, sûrement le fait d’être fils unique. Mes parents, c’est mon archétype des fils d’étrangers sans diplômes qui ont vu leurs parents se foutre en l’air pour que dalle à leur arrivée en France. Quand t’observes ça, à leur époque, la seule solution consistait à choper un truc stable, pour n’pas avoir l’épée de Damoclès au-dessus du crâne. Comme leurs darons, pas d’études eux non plus, pas les moyens financiers, pas la liberté temporelle, du moins au début. Quand tu démarres de chez tes vieux à 18 piges en parlant un français approximatif, t’as pas le temps de penser au bac, surtout qu’à l’époque, c’était pas celui que j’ai eu de justesse. Ça passe de petits boulots en intérimaire à certains en indéfini pour enfin se relâcher un peu et goûter à un bout de la vie. Et puis, tu fais un gosse sans vraiment savoir ce que tu dois lui montrer, ton chemin ou tout le contraire. Alors, tu la joues safe, tu viseras la stabilité un peu élitiste mon fils.
On te met au solfège, tu grattes un peu de la guitare sèche quelques années pour faire revivre à ton père un souhait qui lui était inconcevable étant petit. Tu arrêtes parce que tu tombes sur ton premier amour, tout de cuire vêtu, sur lequel sont inscrits « Spalding » et « NBA ». Tu entres dans un nouvel univers, tu bois tout le bouillon de culture gravitant autour de la grosse balle orange. Tu fantasmes des parquets couinant sous les semelles tous les foutus matins en allant au collège, un rêve que t’essaies d’exprimer à tes parents qui eux n’ont plus connu ça depuis leur premier envol, libres du fardeau familial. Évidemment qu’ils te bloquent, sportif c’est trop risqué t’as vu. Ils préfèrent t’orienter vers un chemin plus classique. Le lycée général, qui n’est pas mieux qu’un autre type de lycée, celui que l’Éducation nationale a stigmatisé en lui greffant l’épithète technique. Dis-toi juste que ceux qui y sortent sont techniques mais dans le sens street du terme. Si t’as tâté du ballon sur bitume tu capteras. De toute manière, tu trainais qu’avec des gens du « technique », ceux qui t’ouvraient leur intimité, ceux chez qui la madre s’inquiétait que tu rentres seul tard le soir. Ceux qui ont forgé une partie de toi.
Bienvenu aux études privées supérieures, celles qu’on t’a vendu comme la porte ouverte aux 40k€ dès la sortie. Ah ! «Ma b*** !» comme invectivaient certains de mes gars. T’as surtout payé le papier tamponné ma sœurette et mon frèro, et cher en plus pour simplement imprimer des PowerPoint, gratter deux trois contacts aux soirées du BDE et poser tes seufs 6 heures par jour pour écouter des gens recracher des bullshits auxquelles eux mêmes ni croient pas. T’apprends plus en étant dehors à observer le monde qu’à éclater ta vue sur des slides projetées sur une toile blanche. Après, n’oublies pas, t’y a trouvé un frère. T’enchaînes les stages en entreprise, tu mets des images et des mots sur la vraie couleur du mensonge, celui qu’on t’a servi durant toute ta scolarité, toute leurre éducation. Tu conçois toute cette situation différemment, la société se dévoile, t’apprends tout ce qui se cache derrière le fait qu’on t’ait catégorisé comme blanc européen, tu devines que tu n’auras pas vraiment de problèmes dans ce monde. Soyons honnêtes.
Pas facile d’absorber toute cette merde. Tu comprends pourquoi tes parents ont passé des soirées en compagnie de l’alcool, pourquoi leur tête a cramé toute seule. Mais bon, ils t’ont quand même ouvert le crâne en t’ayant fait toucher des yeux l’inconnu, celui qui t’attire autant qu’il te questionne sur toi-même. Malgré tout cela, t’as tout de même signé la feuille où ton nom apparaît à côté d’une maigre somme d’argent.
Quelques mois précédant cette signature, tu lui caressais à peine ses mains fripées, tu l’observais du bout de la chambre, impassible. T’as enfin osé prononcer une petite phrase face à une vitre glacée par une nuit lors de laquelle elle rayonnait devant tout le monde. T’avais promis mais t’as sombré.
Il est trois heures du mat’, une soirée anodine d’août, assis sur le bord bétonné d’une fontaine au milieu d’une place débordante d’animation et de vie. Les foutues même questions qui t’assaillent.
Quel est ton trajet ?
T’as tâtonné certaines choses, tu t’es jeté tout entier dans d’autres qui t’envoient des doses de quiétude par légers à-coups. Le temps, on le perd pas, on le gagne. T’as mis 27 ans à le concevoir.
Tu tempères ta mort.
Salâm à toi.
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