Peut-être qu’en descendant cette bouteille j’arriverais à me vider la tête.
Il est 18h, déjà deux cadavres en aluminium gisent sur la table de la cuisine sur laquelle je suis fermement accoudé. Le bon côté de mon travail, c’est qu’en commençant tôt bah tu rentres tôt, pas le cas partout. C’est d’ailleurs pour ça que je suis assis à boire comme un con à une heure pareille, parce que c’est l’unique bon côté de mon travail. Le fiston rentrera bientôt, je crois, ma femme aussi va pas tarder. Faut que je pense à planquer ces canettes.
Il rentre et me dit à peine bonjour, putain j’ai vraiment l’impression d’être un pestiféré ici. Il prend même pas la peine d’ouvrir la porte de cette foutue cuisine. Y’a des jours où il passe plus de temps dans l’entrée, alors j’en profite pour sortir ma tête histoire qu’on échange deux phrases. Le bureau de sa chambre tape contre le mur, ça me fait bouger la table et ça commence à m’chauffer. Aller, je reprends une bière pour calmer ça.
Merde ! Troisième paire de clés dans la serrure et les fichues canettes qui jonchent toujours sur la toile cirée, faut que je me bouge. Discrètement, je les fous sur le balcon dans un sac en carton. Elle part dans la chambre se mettre à l’aise, ouf, j’ai encore cinq minutes.
Comment ça j’empeste ? Qu’est-ce qu’elle lui prend de me cracher ça à la gueule avant ne serait-ce qu’un p’ti «bonjour chéri» !
Toute manière, ça doit faire 5 ans qu’elle m’a pas appelé tendrement. J’l’ai envoyé balader, faut pas déconner non plus. Et l’autre là, il a pas bougé de sa chambre encore ? Attends, j’mets un léger coup dans le mur, il va comprendre. Bon, on va pas tarder à manger, je le sens à l’odeur de poivron et de thon chauds que j’ai enfournés y’a une bonne heure, du coup un p’ti verre de rouge pour attendre sagement.
Le four sonne, j’prends les gants pour sortir le plat et j’tape dans les murs pour annoncer que c’est prêt.
5 minutes, personne me rejoint, bah allez vous faire voir, j’entame l’empanada.
«C’est quand j’finis que vous vous décidez à venir !«, je leur dis. «On est une famille ou pas ?» Ils répondent à peine. Ma femme s’assoit et se sert. Je la regarde au ralenti, les paupières pesantes. J’entame une conversation pour arriver très vite à vomir sur mon job, ma hiérarchie et mes choix. J’lui balance en pleine face que c’est de sa faute si j’en suis là, que c’est elle qui m’a embarqué dans cette vie sans saveur en région parisienne, loin de tous, loin de chez moi.
J’ai pas demandé à qu’on m’arrache de mon petit bout de Galice quand j’étais petit. La France, je connaissais pas et j’m’en foutais. Elle m’dit que j’ai jamais voulu régler mes problèmes avec mes parents, que j’ai jamais voulu m’prendre en main. Mais qu’est-ce qu’elle y connaît à l’abandon elle. J’vais pour me couper une part de tourte, j’ai la main tremblante, je m’fends entre le pouce et l’index et inconsciemment j’me marre. Elle lâche un petit cri à la vue du sang.
«P’tète qu’ç’aurait été mieux d’être les veines tu crois pas ?«, je lui dit. Elle expire longuement, me passe du sopalin et sort de la cuisine. «Tiens..là toi ?» lorsque mon fils passe une tête pour voir ce qu’il s’est passé. Il me regarde dans les yeux, je me remets à rire. Il ferme la porte, j’m’essuie, strappe et pars de l’appart en quête d’un flash. Sur le chemin, j’me refais quelques scènes de ma vingtaine, quand ma liberté avait des ailes. Il fait nuit, alors j’trébuche par moment sur des racines d’arbres s’extirpant du béton. «Deux flashs de Label s’il vous plaît.«
Il se met à flotter, j’crois, parce que j’ai les joues mouillées et qu’y’à des gouttes qui s’écrasent contre le goudron. Je sais même plus combien de temps ça fait que j’ai mon cul sur ce banc. J’bosse demain alors je me décide à rentrer.
Merde, j’ai paumé les clés, enfin j’crois. Je sonne, ça gueule au bout du fil. On m’accueille en fanfare sur le paillasson. «Qu’est m’racont’ 3h mat’, même pas n’heure dehors !» Elle s’écarte comme si j’la repoussais, tout remonte. Mon bras la pousse une fois, puis deux, elle se prend une porte. Y’a l’autre qui débarque en furie et colle son front contre le mien. «Tu veux tapes ‘ti con !» Pourquoi j’ai dis ça. Il respire fort, ma femme s’agite à côté et tente de le repoussé. Dans ses yeux, de la colère, mais surtout de la déception. Il décolle son front, j’reviens à la charge, il m’en met une dans la mâchoire, mon corps tape sur le bord du canapé, je m’étale sur le parquet, face contre terre.
J’hurle comme un animal, l’impression que mon dos s’est brisé en mille morceaux. Je continue de gémir, il me crie des «pourquoi !, putain pourquoi !» dans mes oreilles.
Au bout d’une demie heure, on éteint la lumière et ferme les portes. J’ai pas bougé d’un poil, aplati dans le salon.
Ça tourbillonne dans ma tête, j’vois mon fils enfant, ma femme en robe blanche et ma tante dans son potager. J’cours dans les champs, j’ai des petites jambes vives et potelées, au loin des «Paquin, Paquin !» s’échappent depuis la cuisine. Je me stoppe soudainement, une voiture est arrêtée devant la maison. Deux personnes qui sont devant le portillon. Ma tante s’approche pour me dire que mes parents me ramènent avec eux en France. Mais, mes parents, c’est qui ?
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