Les isolés

«Encore un rap sur les sans-abris, que vais-je dire de plus qui n’a pas été dit
Donc j’dédis ces rimes aux opprimés, aux déprimés, aux incompris»
Oxmo Puccino ft Kery James – Sans-abris
Opéra Puccino

Je n’ai pas lu l’horoscope du matin, peut-être qu’il annonçait une bonne journée.
Pluies intermittentes et nuages gris, ni joyeux ni tristes un peu comme les gens dans une rame de métro blindée un mardi matin, en ce début d’aprèm. Une rareté sur Madrid pour fin août, rareté que j’ai le plaisir de me voir offrir par une mère nature révoltée pour ma deuxième année dans la capitale. J’imagine que cette météo a affecté mon cerveau, parce que je me retrouve avec des trompettes à la tessiture «barytonnée«, accompagnants un vinyle tournant dans le vide sans relâche, le tout embrumé par la fumée d’un encens allumé dans le but d’ouvrir le chakra de mon plexus solaire.

Mes deux grandes fenêtres du salon ne reçoivent plus une once de lumière et les murs, pourtant bien blancs, typiques de l’Espagne, fondent en une atmosphère me rappelant des jazz clubs parisiens. Affalé sur mon canap’ à la dégaine délabrée, je ferme les yeux. 

Je me retrouvais sur mon balcon, avec mes quelques plantes d’intérieur qui y traînent sans vraiment savoir pourquoi je les ai foutues là, soutenues par deux petites chaises et une table accueillant un mini plateau pour le petit déjeuner ensoleillé qu’offrait Madrid, un quelconque jour de février. Thé à la main, je traînais, appuyé sur les rebords en métal déjà un peu rouillés, le plus longtemps possible à observer des vies remuantes sous mes pieds avant de commencer une journée de travail lassante et ennuyeuse. 

J’entendais les mails arriver de plus en plus conjointement, s’annonçant par les petits bruits d’Outlook. Toujours ce même long soupir qui s’échappait de moi. Aucune envie de bouger, mon corps faisait le choix d’une éphémère grève immobile, juste le temps pour mes yeux de scruter les moindres faits et gestes de la vie.

 Des chiens promenaient des gens, d’autres personnes partaient s’engouffrer un petit moment dans les viscères souterraines, métalliques et bruyantes de la ville, pour passer des heures leurs cul assis sur des chaises inconfortables à rêver de vacances lointaines qui n’arriveront sûrement jamais. 

Non loin du Madrid en éveil étaient allongés deux gars. Je pouvais les voir de mon mirador. Quasiment à la même heure, chaque matin, ils se levaient ensemble. Leurs couches clandestines, chacune composée d’un simple matelas rapiécé et noirci par la pollution environnante, étaient côte à côte. Des habits et toutes sortes de draps et de tissus assez longs faisaient office de couettes. Des mélanges de textures et de couleurs qui raviraient les pseudos bobos écolos passant leurs journées du weekend à parcourir les friperies bloguées par des influenceurs en herbe.

Une fois qu’ils étaient debout, encore hébétés de la douloureuse et cisaillante nuit hivernale, ils se mettaient à ranger, bien que selon moi cela relevait plus de la dissimulation, leurs biens dans des cartons eux aussi troués et décomposés à force d’être maintes et maintes fois arrosés par la pluie ou par les canons nettoyeurs de la municipalité. Sacs à dos, qui changeaient toutes les semaines, calés sur leurs épaules, ils partaient.

Toujours la même question qui me venait à l’esprit. Où allaient-ils ?

J’aurais tellement voulu, ne serait-ce qu’une fois, leur accorder une journée de ma vie pour les suivre discrètement et voir où ils s’échappaient ainsi, mais mon cerveau, paramétré sur pilotage automatique depuis trop d’années, avait décidé de continuer son voyeurisme amateur depuis mon perchoir. 

Ils n’étaient pas vieux, bien que la rue les ait incessamment flétri, sûrement la trentaine passée ou peut-être la vingtaine installée, impossible à examiner en fin de compte. 

J’avais pris l’habitude de les croiser à nouveau le soir en rentrant d’une longue promenade dans la ville. Ils se préparaient au coucher en buvant des bières, silencieux en surface, l’âme implorant une attention.
Raconte leur FaD.

Ce matin-là se révèlera être le dernier où je les revoyait. 

Une dernière fois le même processus matinal, le rangement annonçant le départ. J’imaginais de multiples scénarios.

Cette ultime rencontre, c’était leur jour de chance. En se rendant vers un quelconque secours populaire, ils emprunteraient les transports en commun. L’un d’eux improviserait un discours sur leurs vies passées et leurs conditions actuelles. Sans rien quémander, il demanderait candidement de l’attention. Il conterait son enfance dans un petit village d’Andalousie bien reculée, là où les maisons sont blanches et les toits sont aplanis. Il évoquerait l’oliveraie de son père, oliveraie que ce dernier perdit au profit d’une multinationale sans vergogne, et puis finirait sur sa venue dans la capitale, remplit de ces rêves de grandeur que son petit village ne pouvait lui offrir.

À ce moment précis et seulement là, le petit gamin andalou qui s’était enfoui au plus profond de lui-même resurgirait. Ils se regarderaient longuement, repassant un à un les souvenirs joyeux et innocents qu’ils vécurent. Alors, ils les partageraient à ceux qui voulussent bien les écouter et pleureraient ensemble de s’être éloignés si longtemps l’un de l’autre. 

Il finirait son discours par décrire leur campement clandestin, fait de bric, de broc mais surtout de cartons usés et de linges sales. Au dernier mot qu’il prononcera, l’oreille, d’ordinaire inactive, d’une personne déciderait de faire passer toutes ces infos jusqu’au cerveau et ça fera « tilt ».

Il s’avérerait que cette personne eût été gérante d’une petite boîte de nettoyage et qu’elle n’eût jamais pensé embaucher des gens en quête d’une réinsertion. Elle ira les voir, leur paiera deux cafés et des tostadas dans un petit bar du centre de Madrid, non loin des bureaux de gros cabinets d’audit et de conseil, ces joyeuses Big Four, en signe de clin d’œil au futur et ils discuteront.

Le mektoub jouera de telle sorte qu’elle connaîtrait les environs du village de l’un des deux sans abris, ce qui ne fera qu’accroître sa sympathie pour ces deux types. Cette main tendue du destin les emmènerait se laver puis passer un test avant l’embauche, elle les ferait ausculter avant leur première nuit de taff et cette dernière ne serait qu’une petite nuit parmi des milliers d’autres avant un retour dans leur village natale, vieux et éreintés mais finalement de nouveau main dans la main avec le petit andalou somnolant en eux.

Aux deux comparses d’en bas de chez moi, qui n’y sont plus.

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