Nos mères

Je venais de lancer aléatoirement Nouvo Mode, le dernier album de Sneazz’ et puis, au bout d’une petite demie heure, démarre cette chanson avec S.Pri. Sur ce feat, ils se sont ouverts et c’est comme s’ils dépeignaient un bout de ma vie. 

Je me dirigeais à un rendez-vous administratif, au coeur de mon gigantesque centre-ville. À l’écoute du refrain, j’ai soudainement senti de profondes larmes grimpées depuis le fond de ma poitrine. Mon éducation sociale m’obligeait à les retenir, ma pudeur masculine à les enfouir. 

Ça va pas faire si longtemps que notre père nous a quittés, j’entends par là quitter pour de bon. En vrai, il était déjà plus vraiment là depuis pas mal d’années avant sa mort. J’arrivais à mon rendez-vous, je coupais la musique, je ne la remettrai pas de la journée.

Le soir, allongé en plein milieu de mon salon dans l’obscurité la plus totale que tu puisses trouver dans la capitale, une scène de ma jeunesse jaillit du fond de mon cerveau pour venir se projeter contre le plafond blanc. 

Nanterre, il y a de cela six années.

On était dans le salon, devant la télé avec ma sœur et mon père. À un moment, sans raison, mon père se leva et se mit à tituber. En moins de deux secondes, il s’écroula. Quand mon daron vint tomber sur la table basse en verre, cette dernière vola en éclats. Avec le recul, au moment où je me remémore cette scène, j’me dis que c’était une sorte de clin d’œil du destin à l’égard de notre vie qui s’était elle aussi brisée en mille morceaux quelques années auparavant, quand son cerveau venait pour la première fois de le lâcher.

Il venait de faire un quatrième AVC en moins de dix ans. Ma grande sœur, prise de panique, ne réussit même pas à hurler. Elle demeura de longues secondes bouche béante tandis que moi, faussement calme, j’emmenais notre petite sœur de 5 ans dans sa chambre. Je revenais dans le salon, pris le téléphone et appelai le Samu. Ma sœur se plaça à côté de notre père pour lui parler. Mes oreilles bourdonnaient comme saisies d’acouphènes, j’avais la tête brouillée mais les idées assez claires pour réussir à suivre le process salvateur à appliquer dans ce genre de situation. Je m’embrouillais avec la personne du SAMU qui prit mon appel parce qu’elle ne réagissait pas à ce que je lui disais. Elle ne croyait pas ce que je lui racontais, par quelles merdes notre père était passé.

Il eut un premier AVC qui l’envoya pendant de longs mois à l’hôpital. On avait à peine 9 et 8 ans, ma sœur et moi. Nos vies de mômes étaient magnifiques. Y’avait toujours des rires et de la joie dans l’appartement de Nanterre, bien que les moyens financiers soient courts. C’est à la suite de cet AVC que tout changea. De retour à la maison, ce n’était plus notre père, enfin physiquement oui mais tout le reste non. Il piquait des crises de colère ingérables et dangereuses pour tout le monde, il s’était mis à boire sans modération et n’avait plus de filtres. Il disait tout haut ce qui lui passait par la tête, surtout le pire. Contre son gré, contre son « lui » d’avant enfouit quelque part, il nous avait lâchés. 

Les pompiers et le SAMU débarquaient enfin. Avant cela, s’égouttèrent les dix minutes les plus longues que j’ai jamais vécues. En temps normal, le pacemaker logé dans le pectoral gauche de mon père l’aurait ramené d’entre les morts. Pas ce soir. Les secours l’embarquèrent au même moment où notre mère rentrait. Ma soeur se mit à lui expliquer ce qu’il venait de se dérouler, en larmes. 

Il n’y eut aucun autre bruit le reste de cette soirée. Ma grande sœur s’était réfugiée dans notre chambre, la petite était au lit, la daronne prenait une douche, quant à moi je ramassais les brisures de verre. Je savais que ses yeux bleus grisâtres, cristallins, déversaient de brûlants pleurs, silencieusement. Ça faisait depuis bien trop longtemps qu’elle et ma sœur géraient tout pour tout le monde. J’avais peur de perdre ma mère durant cette période, parce que les fins de mois se faisaient toujours plus maigres et que son taff, additionné à la gestion de la maison, la tuait à petit feu. Mais, c’était pas pour autant que je me bougeais pour la décharger. 

Revenaient à moi les altercations musclées avec ma sœur, le daron et moi au cours de notre adolescence. Je me revois le foutre au sol après avoir insulté notre maman, complètement ivre, complètement désespéré. Ça faisait huit piges que c’était un enfer à la maison. Mon seul refuge, c’était le basket. Après chaque accrochage houleux, je prenais ma balle et descendais au city l’espace de quelques heures. Le goudron, aux lignes blanches estompées, constituait mon havre de paix.

Alors oui, assis sur le balcon ce soir-là, je me posais cette question, celle qui me forçait à choisir entre mon envie qu’il revienne et le fait de savoir si tous avions encore la force de faire face à sa « maladie », comme on préférait appeler cette situation. Et puis, j’ai pensé à la petite. 

Mes paupières s’ouvrirent brusquement. Peut-être qu’inconsciemment, les bruits de pas d’une personne montant les escaliers jusqu’à son appartement m’avaient extirpé de mes souvenirs. Ça faisait un tout petit peu plus d’un an que notre père était mort, cinq ans après cette soirée à Nanterre. J’étais parti le plus loin possible, pensant pouvoir me reconstruire seul dans mon coin. En fin de compte, je demeurais comme la table du salon, en mille morceaux.

À Nono. À nos mères.

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