Sur la place du Capitole, ma belle semble perdue. Quelle est loin sa Colombie natale, sa petite ville au ciel gris mais pavée d’immeubles aux allures d’Arlequin. L’odeur des arepas et de la cuisson à la feuille de banane. Ces longues robes aux froufrous ultra colorés les jours de fête, les rythmes effrénés. Certains diront que je n’évoque pas les cartels sévissants dans cette région du monde. Non, la facilité et les raccourcis m’épuisent. Par ailleurs, je lui avais déjà fait la même remarque que certains viennent de me faire, elle aussi en était exténuée. Et puis, sa mère lui manquait.
Toulouse l’avait bien accueillie en fin de compte, elle qui avait débarquée pour des études à l’université Toulouse 2 Jean Jaurès.
Sur les bancs du campus du Mirail, elle fit très vite la connaissance de ce qui deviendra son petit cercle occitan. Un soir de post-exam, ils lui demandèrent de peindre son quotidien colombien puis de leur expliquer ce que signifie sa terre natale pour elle. En retour, elle leur réclama une description de la ville aux briques d’humeurs changeantes. Un jeune gars du groupe s’empressa de lui répondre :
«Toulouse, c’est une mosaïque, comme pour chaque ville, chaque région du monde tu me diras. Moi, tu vois, je suis Toulouse, tout comme Zoubida, pareil pour Tim et Jérémy.
Je suis le touriste qui s’amène et souhaite, candidement, un pain au chocolat et celui qui exige d’avoir un pain au chocolat, tout malicieux qu’il peut être. Je suis la chocolatine que l’autre moitié de la France rejette. Je suis la personne en caisse qui te demande si tu veux une poche, cette personne qui a le sourire à l’instant même où elle t’a vu rentré. Je suis l’étudiant qui passe ses soirées enivrées le long des quais, ce même étudiant qui traîne sa carcasse alcoolisée toute une journée sur les bancs de la fac’.
Par ailleurs, puisque nous sommes sur le campus du Mirail, parlons-en. Peut-être suis-je aussi celui ou celle qui y rencontrera l’amour, bien que certains cœurs y habitant s’en pensent privés. Il suffit, pourtant, tout simplement de déceler les émotions qui se cachent sous la veste de survet’. Je suis ces tours quelques peu délabrées, ces squares où les rires juvéniles fusent et s’amusent. Je suis ces rondes en quad ou en T-Max, je suis aussi ces barbecues organisés par ces gars de quartier qui aiment sentir leurs proches, les entourant au même instant, heureux et libre, ne serait-ce que l’espace d’une ou deux heures.
Ouais, on est le Mirail. Toulouse, c’est le Mirail. Ce bout d’elle même où les rêves peuvent être bloqués par la Rocade. Ce fragment de la ville qui est embrassé par les pavillons aux alentours.
Je suis aussi ce vieux, cette personne âgée qui vit dans une de ses maisonnettes, avec son petit chien, sa piscine fermée et son jardin mêlant fausses plantes décoratives aux autres oscillantes entre vie et mort, tantôt repliées sur elles mêmes en hiver tantôt rayonnantes de milles feux après la renaissance du printemps. Peut-être que l’on peut considérer aussi que je sois le chien de ce vieux, cet ami canin qui l’aide à faire les derniers kilomètres d’une longue vie sans l’amour inconditionnel ayant rythmé les trente-huit années précédentes. Ouais, j’espère que je pourrais, plus tard, être cette personne vénérable.
Un peu plus loin, je suis majestueux et historique, à l’image du Stadium, tout bariolé de mauve, gris et blanc. Je suis aussi amouraché de ma ville et de ceux qui y défendent ses couleurs que les gens qui se rassemblent dans les tribunes pour encourager 11 types, et deux fiertés représentées en 2 frères, à se donner entièrement pendant 90 minutes.
Mais, malheureusement, quand tu marches aux abords du stade, longeant la piscine puis passant un petit pont, tu remarques qu’un tout petit bras de la Garonne, jouxtant la déchèterie du Ramier, y abreuve des sans-abris. C’est sur les berges de cette passerelle où y séjournent familles et inconnus, certains de passage tandis que d’autres s’y racinent entre les arbres et les cailloux de la rive.
Je suis ce Toulouse, le caché aux yeux de tous, celui que l’on n’aime pas voir, qu’on préfère délaisser pour parler plutôt de l’anecdote du pauvre Saturnin traîné jusqu’au Capitole par le taureau.
Je suis ces briques rosâtres de la basilique Saint-Sernin, douces, pieuses et simples en son intérieur comme il est souvent bon de l’être. Je suis cette place à une centaine de mètres, connue dans tout l’hexagone et, parfois c’est vrai, j’aimerais être aussi renommé qu’elle. Je suis cette gare qui t’emmène de l’autre côté du périph’, là où les maisons, qui se ressemblent quasiment toutes, abritent des gens de tout horizon.
Lorsque le train déroule les rails, je me vois sur le skate-park de Tournefeuille, près du collège Pierre Labitrie, parmi cette bande de garçons et de filles qui s’y posent les soirs d’été pour y rêver leur futur, des canettes aux liquides distincts à la main. Je suis le playground d’à côté sur lequel la gomme orange frappe le bitume au même moment où les semelles des sneakers se lissent petit cross par petit cross. Je suis le bruit du filet lorsqu’on fait un *swish* joint par la douce brise. Oh putain, que le basket me manque.
Je suis cette jeune princesse qui est prisonnière de sa propre vie, enfermée chez elle car le monde qui l’entoure n’accepte pas sa pureté. Je l’observe depuis l’entrée du pavillon où habite sa famille, je la sens absente, j’ai peur qu’elle ne retrouve plus le goût de la vie. J’ai été cette petite, j’ai eu ces moments où le vide et l’ombre s’emparent de tes pensées jusqu’à l’arrivée d’une éclaircie, certes éphémère mais salvatrice.
Il m’arrive toujours d’être cette adolescente. Je n’ai pas été cette mère qui s’inquiète, pas encore, je n’ai pas été ce frère qui se morfond loin d’elle. J’ai été ce beau frère qui serpenta tout Colomiers en courant pour le retrouver, une nuit d’été, au beau milieu de la Place des Marots, son skate à la main, implorant une aide. Je suis ce même type qui resta avec lui des heures à parler de la vie, de sa vie, de la nôtre, essayant de comprendre le sens de ce qui nous entoure.
Je suis cette petite place de banlieue qui bouillonne de vie le soir après une journée de labeur. Je suis ces petits bouts de verdures parsemant les villes, par contre, je ne tiens pas à être ces zone d’activité désertes et sans âmes, surtout celle montée à quelques centaines de mètres de la gare de Saint-Martin-du-Touch, néanmoins, pour sûr, je suis ces salarié(e)s qui s’y rendent chaque matin.
Aussi, je suis ces gilets réfléchissants le désespoir amassés sur le rond point menant au centre commercial de Blagnac. Je ne les comprends pas toujours, parce que je n’ai pas vécu ce par quoi la majorité d’entre eux passèrent ou passent, par contre je me dois de les évoquer.
Je suis ce fragile mais vigoureux bras d’eau nommé Le Touch, traversant un parc dont le nom m’échappe, me ramenant sur les bords de la Garonne, dans laquelle j’y crache mes pensées les plus noires, dont le courant me fait tapé des phrases sincères sur les notes de mon téléphone.
Merde, je crois… je crois que je suis tout ça.»
Il s’arrêta de discourir. Elle ne put s’empêcher de rabâcher cette même question dans sa tête : et elle qui était-elle ?
Alors, sans aucun lien apparent, elle songea à sa mère qu’elle n’avait pas touchée depuis cinq ans et qui vivait par delà les Pyrénées désormais. Enfin, elle commençait à ressentir comme une ligne d’eau chaude parcourir son corps, instinctivement elle savait ce que ce flux signifiait. La Colombie lui apparut verdoyante et festive, son torse se bomba, le pou du monde battait dans ses veines, aux niveau de ses tempes, elle était désormais chez elle, partout.
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