Silencieuse

C’est dingue comment, même à l’autre bout du monde, tu arrives à croiser des têtes du passé. Et certaines de ces têtes te marquent, peu importe le temps qui court. 

Durant mes années lycée, je devais prendre le bus numéro 467. À l’époque, sur Rueil, tout le monde le connaissait du fait de sa lente traversée d’une «grande partie» du 92 et surtout de par sa longueur. Deux bus en un, une rareté en ce temps. Pour les jeunes qui allaient au lycée général Richelieu, c’était le seul transport qui te déposait devant la porte de ta classe. Comme tu peux l’imaginer, chaque matin, à chaque sortie de cours, il était blindé et, en plus d’être blindé, il ne passait pas fréquemment. Et quand bien même, depuis le premier matin de seconde où je me suis fondu dans la masse d’adolescents trépignant d’impatience que le vendredi soir arrive enfin, Elle était là. 

Elle, je n’ai jamais vraiment su qui c’était. Jamais été dans la même classe, jamais fréquenté les mêmes groupes sociaux, jamais osé lui adresser un mot. Et pourtant, Elle, c’est comme si j’entrevoyais toutes les étapes qu’Elle sillonnait au moment où je la croisais.

Les débuts timides de la Seconde, lors desquels on est presque tous habillés comme des enfants par rapport aux Terminales. Du fait de ses premières fréquentations, elle s’essaya au style en vigueur du lycée, petite pseudo-parisienne s’habillant de la tête aux pieds en Claudie PierlotComptoirDarel au bras et j’en passe. Style de petite meuf dont les parents ont de l’argent en somme. Sauf que, navrement pour Elle, les moyens parentaux n’étaient pas aussi élevés que ceux de ses «copines». Au plus les jours défilaient, au plus ses tenues paraissaient identiques à celles de la veille, au plus ses copines filaient loin d’Elle. À leurs yeux, c’était de la duperie sociale, de la trahison esthétique. Chaque matin, je l’observais, terrée dans un coin du bus, silencieuse, de petits morceaux d’une solitude jamais expérimentée s’amoncelant dans son cœur. 

La Première arriva, le passage à une filière spécialisée avec et donc de nouvelles têtes. Elle choisit «L», se mit à fréquenter un groupe que le lycée considérait comme des hippies hybrides, un mélange de Bob Dylan, saupoudré de Nirvana et de métal. Moi qui voyais tout cela de loin, moi qui était dans un délire gangsta US, ça me semblait spécial, très spécial, alors que mon style n’était pas la panacée. Fini les tenues BCBG, place aux sarouals, aux pics de métalleux et à la ganja. C’était aussi le début des découvertes amoureuses, masculines et féminines, qui se transposaient à nos rendez-vous matinaux informels dans le 467. Quelques rares matins au bras d’un gars ou d’une fille de son groupe, le reste du temps, toujours cachée dans son coin, à textoter le long du trajet, parfois enjouée, se mordant les lèvres, d’autres fois larmoyante. Vers la fin de l’année, eurent lieu les premiers examens du bac. Aucune idée des résultats qu’elle obtint mais ils la changèrent, ou la forcèrent à changer. 

La Terminale. Au placard les sarouals, pour Amsterdam le groupe amateur de marie-jeanne, Elle s’était un peu «rangée». Jean brut classique, perfecto en cuir à la mode, un sac à main, bottines, la pré-adulte en quête de sa propre personnalité avait été contrainte de devenir femme socialement acceptable. Ça ne lui allait pas, Elle qui pourtant tentait de s’y convaincre. Les fréquentations moins marginales comme pouvaient l’avoir été ses potes hippies, l’apprentissage de la vie en couple avec un rugbyman mécheux, le début des soirées étudiantes dans d’immenses maisons de Buzenval, les moqueries dictées par la jalousie sociale. En fin de compte, l’entrée dans un moule préconçu. Mais nos rencontres dans le bus la trahissaient, Elle qui maigrissait en quête de son corps d’enfant. Et puis vint ce croisement, un vendredi soir, dans une de ces soirées. 

Je n’y étais jamais invité par le simple fait de ne traîner avec aucun groupe du lycée. Y’a pas que les hippies qui étaient marginaux à cette époque. Néanmoins, avec mes gars, on aimait s’incruster dans quelques-unes d’entre elles histoire de faire monter l’adrénaline et de combler notre vide noctambule. Je ne sais plus comment on réussit à se faufiler sans déclencher d’esclandre de la part de l’hôte. On se servit à boire, allâmes draguer quelques gadjis dans le plus grand des calmes, passâmes une bonne petite soirée en somme. Jusqu’au moment où ce fameux rugbyman mécheux, et à cet instant éméché, en décida autrement. Il prit à part un de mes potes, commença à le bousculer pour se faire mousser devant son petit groupe et se prit une bonne grosse tarte dans la gueule avant que des gens ne viennent séparer tout le monde. Une autre altercation eut lieu entre le rugbyman et Elle.

En quittant les lieux, on resta quelques minutes à l’extérieur de la baraque. Elle sortit fumer une clope, éprouvée par cette vie qu’elle détestait. Une copine de son groupe la rejoint et commença à se démener pour la convaincre de revenir avec le bougre en lui argumentant des chimères sociales en lesquelles Elle n’avait jamais réellement cru. En s’en allant retrouver son groupe, nos regards se croisèrent, une dernière fois. 

Cela faisait quelques mois que j’avais débarqué sur Montréal, en quête de perdition au beau milieu de cette culture américano-européenne si spécifique à la ville. Pas de connaissances sur place, j’étais seul et c’était magnifique. 

Une nuit très, très fraîche d’avril, je me suis rendu dans un excellent restaurant que j’avais découvert en épiant les conversations de gens au supermarché. Le Damas, dans le quartier de l’Outremont. L’on m’avait installé au bar dans l’attente d’une table, je sirotais une bière. Et puis, Elle. 

Elle sortait de l’arrière cuisine et se plaça à l’entrée pour accueillir les clients. Aucune idée de comment je la reconnue, je savais simplement que c’était la fille du bus. Le physique frêle et adolescent que je croisais s’était émancipé.

Je laissais couler une trentaine de minutes avant d’aller la voir. J’étais à Montréal, seul, je m’étais défait des jugements du microcosme ruellois. Je pars donc discrètement l’aborder et, comme je suis un con, lui demande ce qu’elle fait ici. Et c’est ainsi que je me suis mis à attendre la fin de son service assis à ma table. Elle me rejoignit, on s’en alla parler dans un bar. 

Elle me narra ses déboires à son arrivée au Canada, seule elle aussi, ses galères d’étudiante sans un dollar se démenant pour son indépendance et puis on évoqua longuement nos années lycées, si proches l’un de l’autre mais inconnus. Elle me découvrait sa vie et ses pensées à chaque moment où je plongeais dans ses yeux, pas seulement celles que j’interprétais adosser dans un coin du bus. Un stigmatisant passé était désormais en marche d’être accepté. Elle n’était plus silencieuse, Elle n’en était que plus belle.

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