Unreleased #1 – Deuxième partie

Ni une, ni deux, les voilà de nouveau dans cette chère Twingo, naviguant à travers les rues pavées de la capitale. Place de Clichy était une bonne idée, certes un peu risquée car le restaurant ne pouvait accueillir que cinq ou six tables, mais le jeu en valait le repas. Mettant cette possible embûche de côté, le fait que la place de Clichy était « à côté » selon lui était un plus, il leur suffisait de continuer un peu sur le boulevard de Courcelles, puis de s’engager, après un croisement, sur le boulevard des Batignolles. 

Il adorait se promener dans cette partie de Paris, et voir le parc Monceau avec ses superbes appartements Haussmanniens qui semblaient l’envelopper l’enthousiasmait à chaque passage. Le 17ème était, pour lui, l’une des meilleures parties de Paris, sinon la meilleure, pour y vivre. Il considérait qu’il y avait tout : de bons restaurants, des boutiques, des promenades, quelques musées qui n’étaient encore qu’assez peu fréquentés et une atmosphère si particulière, genre bobo-familiale. Il se remémorait des souvenirs d’échappées parisiennes avec sa compagne.

Dans la voiture, ils discutaient de tout, bien que les thèmes abordés finissent presque tout le temps par être les mêmes. Sur l’album Paradise du rappeur francophone Hamza en fond musical, ils parlaient de tout, des problèmes de l’éducation nationale à leurs aspirations futures en passant par les derniers films sortis au cinéma. 

Le thème du rap, d’ailleurs, était lui aussi abordé, le conducteur étant un amateur tandis que son ami se trouvait être un vrai connaisseur. Ainsi, ils discutaient des derniers albums sortis ou écoutés par l’un et l’autre. Les échanges s’avéraient assez souvent plats du fait que l’amateur balançait constamment les mêmes arguments un peu dépassés. « Non mais d’accord la sonorité est cool hein, ça fait bouger, mais c’est quoi ces paroles, on comprend rien. » Ce à quoi son ami répondait : « Attends, la rythmique est bonne, le flow suit bien, faut aussi te mettre à la page, tu ne peux pas toujours rester à la fin des années 90 / début 2000 ».

« Bien sûr que non, je suis d’accord, mais je regrette un peu de fond par moment, après je te l’accorde y’a pas que des Nekfeu dans le rap actuellement.

— Et quand bien même, le gars est unique. 

— Ah oui, oui je suis bien d’accord là-dessus, le mec est clairement un poète.

— Tu oses parler de poésie toi ?

— Bien sûr, je ne comprends pas pourquoi dès que l’on sort du cadre académique dicté pour parler de poésie, les gens s’offusquent et sont choqués. Dans son rap tu trouves aussi des vers, sous une autre forme que peuvent être par exemple des alexandrins, certes, mais au final les lyrics sont recherchées, rythmées et les rimes sont souvent riches. Qu’est-ce qu’il leur faut de plus, hein ?

— Je te suis sur ce coup-là, mais bon, tu connais la société française et ses cases bien définies, à partir du moment où tu ne rentres plus dedans c’est fini, les gens ne cherchent pas à voir au-delà. 

— Parce que tu es différent ou que ton parcours est différent ce n’est pas possible, c’est fou quand même ce genre de conneries ! Et tu retrouves ça partout hein, tu fais telles ou telles études et c’est mort, tu peux oublier pour changer de filière ou de métier parce que les gens ne vont pas comprendre pourquoi tu souhaites changer…

— … Bah parce que tu peux être touche-à-tout et surtout tu peux juste être une personne qui aime découvrir plein de choses. À partir de ce moment, les gens pensent que tu n’es pas sérieux, que tu n’y mets pas du tien, qu’ils aillent se faire foutre !

— Clair mon vieux, c’est clair. Tu vois, si on garde l’exemple de Nekfeu, le mec a joué dans un film et tout le monde lui est tombé dessus du genre « mais qu’est-ce qu’il fout dans un film, le gars est juste un rappeur ». Le gars est un artiste, un créatif tout simplement, et je pense que mis à part la musique, ce qui peut-être l’anime, c’est avant tout la création.

— Après…, le passager s’arrêta un moment pour s’empêcher de rire, franchement Ben Torres… c’était pas la folie, hein, même si y’avait Catherine. »

Ils partirent en fou rire. L’un d’eux lança un « BenFeu » si fort que l’autre en eut des crampes d’estomac.  

L’amateur tenta de relancer la conversation sur le style en vogue dans le monde du rap en partant sur les nouvelles rythmiques à la mode, telles que le reggaeton ou les sonorités africaines, en finissant par « ça marche du feu de dieu ! Et à moi ça me va en fin de compte. »

Son côté schizophrénique ressortait toujours à ce niveau d’argumentation. C’est bien simple, il savait qu’il ne pouvait pas aller plus loin par manque d’exemples et de connaissances sur le milieu artistique du rap francophone. C’était un sujet peu fertile en discussions, d’autant plus que son ami le savait très bien. Développer ce sujet avec son conducteur ne durait jamais très longtemps, mis à part certains soirs où il venait d’écouter un dernier album attendu et que ce dernier était encore frais dans sa mémoire. Dans ces cas-là, les deux entamaient une reprise de leurs titres préférés et baragouinaient ou fredonnaient des paroles des sons, puis en rigolaient. 

Place Clichy approchait et, avec elle, le début du combat contre la patience. Trouver une place dans ces coins de Paris pouvait prendre, parfois, presque trente minutes. Les grands axes de la capitale étaient déjà saturés, il leur fallait donc se mettre dans les petites rues étroites à sens unique dans l’espoir de trouver leur salut. C’est après une dizaine de minutes qu’ils trouvèrent un espace juste assez long pour pouvoir y garer la Twingo. Il faut admettre que la taille de cette voiture, bien que spacieuse une fois à l’intérieur, constituait un atout de choix à ces moments-là des escapades. 

Ils arrivèrent devant le petit restaurant argentin que l’un d’eux connaissait déjà pour y avoir englouti un bon nombre d’empanadas tout droit sorties du four. Par chance, une petite table pour deux personnes les attendait patiemment. Ils s’installèrent. 

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