Unreleased #1 – Quatrième partie

 Un jour, il reçut un appel du Directeur Général Adjoint, un homme bon et bienveillant sans aucun doute, lui mentionnant qu’il était de son côté et qu’il « allait faire tout ce qu’il pouvait pour sortir cet élément perturbateur de la boîte ». « Un redresseur de torts », se dit notre ami. 

Ils se virent, brièvement, quelques semaines après cet appel. Ce cher directeur lui proposa de revenir à son poste mais sous sa propre direction ; par contre, il continuerait d’évoluer dans la même équipe que le voleur, ajoutant que « plus tard, une fois que nous aurons réuni tous les éléments en sa défaveur, on le fera sauter, promis ».

« Putain… mais pour qui ils me prennent ces enfoirés », se dit-il. Soupçonnaient-ils à quel degré de mal-être il se trouvait ? Pouvaient-ils ne serait-ce que l’imaginer ? Ils n’en savaient rien bien évidemment, son ami non plus d’ailleurs, car ce jeune homme se réfugiait sous une carapace que les expériences de sa vie avaient façonnée couche par couche. Son ami ne pouvait que l’imaginer : un écœurement de nos repères sociétaux, une perte progressive de la confiance en soi avec enfin un presque abandon du goût pour la vie. Peut-être allait-il trop loin dans son imagination car son proche ne lui ouvrait qu’assez peu fréquemment l’accès à ses pensées les plus enfouies, à ses rancœurs et à ses interrogations les plus présentes. 

Sa réponse se fit sans attendre : « Allez vous faire foutre ». Nette, sans fioritures.

Il continua ses congés maladie à répétition en attendant l’instance de rupture conventionnelle que sa boîte ne voulait pas lui céder. Puis, un jour, un arrêt maladie arriva au bureau des RH, ce dernier était joint d’un tout nouveau certificat médical. Il attestait d’une dépression. Les choses trainèrent encore un peu et plus ces dernières trainèrent, plus notre ami sombrait, petit à petit, jour après jour.

Il fut libéré un an après. Des séquelles s’étaient installées en lui et ne comptaient pas se résorber si facilement. Le noir s’empara d’une partie de sa personnalité et obscurcissait certaines visions qu’il avait de la vie.

L’autre jeune homme, qui était assis en face de lui ce soir-là, a été à ses côtés tout au long de cette expérience. Était-ce pour autant que sa présence et ses actions avaient eu des effets positifs sur son frère ? Il en doutait fortement. Les problèmes des uns et des autres glissaient sur son humeur et sur lui. Ce n’était pas de l’indifférence vis-à-vis des problèmes d’autrui, mais plus de la protection de soi-même, de l’égoïsme caché peut-être. Il s’en voulait car il pensait ne pas avoir été là, ne pas avoir été à la hauteur pour un membre qu’il considérait de sa famille. En fin de compte, il était affecté, lui aussi. 

« Au fond, peut-être que ce dont je rêve c’est d’être libre, pouvoir faire ce que je veux, où et quand je veux, dit-il. Le problème en montant une boîte c’est que, dans certains cas, tu dois rester sur place, à un endroit précis et ça tu sais bien que c’est pas facile pour moi, pour nous.

— On a trop la bougeotte toi et moi, voyager, découvrir, c’est ce qui nous caractérise en fin de compte. T’en penses quoi ? La vie d’entrepreneur, c’est pas pour nous ? Je veux dire entrepreneur dans le sens de monter un shop, une boîte, mais fixe avec des locaux et tout.

— Nous mon frère, je pense qu’on est des artistes au fond et ça je le pense depuis quelques temps maintenant. Ce qui nous attire, c’est pas le business ou faire de l’oseille en faisant croire ou en vendant des conneries aux gens. Non, je suis convaincu qu’on pense et vit avec notre cœur mon frère. Nous, tout ce que l’on recherche c’est de la passion dans le taff, de la créativité dans nos travaux.

— Et toi alors, ce serait la musique qui t’anime ? 

— Ouais, merde la musique… dit-il longuement, j’ai remarqué qu’elle avait une place super importante dans ma vie, au quotidien, tu vois. 

— Et du coup, tu vas te lancer pour de bon ? Tu m’as dit que tu avais commencé à acheter du matos et tout.

— Ouais je commence là, j’ai déjà installé les divers logiciels pour m’enregistrer et tout.

— Ah c’est bien ça ! lança-t-il furtivement.

— Clair, après tu me connais je dois m’y mettre… » Il laissa couler quelques minutes avant d’ajouter : « Je crois que j’ai peur de me lancer dans quelque chose qui me tient à cœur.

— La peur de l’échec, répliqua son ami.

— Y’a de cela ouais, je ne sais pas si j’arriverais à accepter le simple fait de ne pas réussir.

— Échouer ça peut être bénéfique aussi par moments.

— Bien sûr, je sais, je sais, mais… » 

Il ne finit pas sa phrase. À quoi bon en fin de compte ? Les deux visions s’entrechoquaient en lui et faisaient vaciller son être à chaque tentative de prise de décision. Et l’infécondité de ses prises de position lui était, par moments, maladive ; il se remettait sans cesse en question, puis s’énervait contre sa propre inaction.

Les empanadas arrivèrent. Ils se jetèrent dessus tant la faim les titillait depuis qu’ils avaient commencé leurs bières. Elles étaient savoureuses, à peine sorties du four bien que préparées en amont. La première entamée par le conducteur était fourrée au maïs et fromage. Le goût du maïs chaud ne lui déplaisait pas, lui qui, pourtant, n’aimait pas ça lorsqu’il était servi froid. Le mélange avec le fromage adoucissait le goût quelque peu amer du maïs et réaffirmait son côté sucré. Il est vrai qu’au bout de la quatrième bouchée, la répulsion de cette association culinaire commençait à se faire sentir, dès lors il passa rapidement à sa seconde empanada. La deuxième était plus orthodoxe que sa prédécesseure composée de fromage de chèvre chaud et d’épinards. Elle était plus facile à avaler, sans limite de bouchées. 

Son voisin se trouvait être plus carnivore que lui ; les siennes se constituaient essentiellement de viandes, une au bœuf mariné, l’autre au poulet. Il n’en avait mangé que très peu tout au long de sa vie, il laissa sortir un « hum, bon » accompagné d’un hochement de tête qui semblait approuver le choix de restaurant de son ami. Ils finirent rapidement leurs empanadas, demandèrent un maté, qui leur fut apporté dans une calebasse, sorte de petite boule naturelle sinon fabriquée en métal ou aluminium, avec, pour siroter le breuvage ardent, une paille appelée bombilla. On leur avisa de ne pas déplacer la bombilla sous peine d’aspirer des morceaux de feuilles. Ils le burent et avalèrent quelques feuilles de maté car il fallait bien que cela arrive, l’un d’eux ayant bougé la paille en aluminium en voulant remuer cet entremêlement de feuilles Ils payèrent à la caisse où l’un d’eux bafouilla un espagnol approximatif dès lors qu’il reconnut un léger accent argentin dans la voix de la serveuse. L’autre le regarda s’empêtrer dans son balbutiement et rigola. Ils rirent de ce moment ensemble en sortant, se prenant sous le bras de côté, comme se faisant des accolades, en quittant le restaurant. 

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