« Tu disais, excuse-moi ? revenant à lui.
— Je disais qu’il était temps qu’on arrête avec ces conneries. On s’éloigne toujours plus de ce qu’on est vraiment, au fond.
— Le formatage, dur de s’extirper de ce moule dans lequel on nous a fait grandir depuis qu’on est en région parisienne.
— Bahreïn, c’était pas forcément mieux comme ambiance tu sais. Beaucoup de fric, de frimes et d’égocentrisme. Mes parents avaient des connaissances là-bas du fait que mon père bossait pour l’ambassade française mais, crois-moi, pour qu’il bouge son cul aux soirées organisées par l’ambassade, tu sais ces soirées chics où t’as le gratin local qui se réunit pour piaffer et raconter sa vie splendide et luxueuse, bah fallait l’amener de force. Ça le gavait tellement ces ambiances de faux-semblants, en fin de compte ça ressemble pas mal à ce qu’on peut trouver ici, tu trouves pas ?
— Ouais mais tu as vu autre chose, c’est la chance que tu as par rapport à plein de gens ici, des gens qui ne voient que par le prisme français parisien qui stipule que tu fasses telles études dans tels domaines parce que sinon t’es personne et au final pour essayer de t’intégrer, bah tu fais mine de vivre la grande vie avec ton taf trop stylé, tes soirées géniales où tu finis presque tout le temps bourré. Mais ce que tu ne dis pas, c’est que quand t’es chez toi le soir, t’es seul et tu ressens un vide en toi énorme, si bien qu’au final ta soi-disant vie de fou ne comble même pas ne serait-ce qu’un dixième de ce vide.
— Tu craques gros je te jure, dit-il d’un air attristé mais compatissant.
— Cette expérience dans une boîte du CAC40 m’a lessivé mon vieux, j’ai cru que j’allais y laisser mes rêves et mes quelques petits moments de bonheur que j’avais réussi à construire au fil des années. Tu me comprends, je le sais, puisque toi aussi tu t’es retrouvé face à ce même précipice. »
Ils s’arrêtèrent de parler un long moment. Un instant interminable et silencieux s’instaurait, entrecoupé de courts instants par une gorgée d’eau au concombre prise par l’un d’eux. À ce moment-là, chacun de leur côté, ils contemplaient leur vide intérieur et s’administraient une rétrospective salvatrice pour leur état d’esprit torturé et affaibli par ces expériences les ayant marqués à jamais. Cette rétrospective consistait à se remémorer leurs moments de doutes, ces instants où, face à leur vraie nature, ils s’étaient arrêtés, avaient marqué une pause, pour se poser des questions dérangeantes sur leur vie, leurs aspirations. Des remises en question permanentes les assaillaient chaque jour, faisant de chaque journée une nouvelle épreuve vers leur réussite désirée : la tranquillité de l’esprit.
C’est sûrement une belle connerie me direz-vous, la tranquillité de l’esprit, mais qu’est-ce qu’on peut sortir encore comme merdes de nos jours, n’êtes-vous pas d’accord ? Il n’est pas question dans leur aspiration commune à se la couler douce au bord d’une plage, une canne à pêche à leur côté et une bière à la main. Non, ça va bien au-delà de la simple définition de la glande ; ce que recherchent ces jeunes adultes, c’est la curiosité vis-à-vis de ce qu’ils font, de la découverte chaque jour à laquelle pourrait s’associer de la créativité et enfin, se dire que ce qu’ils font de leur vie, au moins, a un sens, peut-être pas pour tout le monde mais au moins pour eux-mêmes et leurs proches. Et c’est ça qui leur apportera la tranquillité souhaitée.
Leur soirée prit fin sur les toits de Bélize à regarder monter le soleil, doucement, réveillant toute la masse parisienne prête à repartir se déshumaniser pour encore quelques heures avant le début du weekend. Un pack de bières faisait office de compagnon de route pour les deux amis. Les discussions commençaient à être très peu constructives et surtout très mal construites dans leur sémantique. Au moment où le soleil fit ressortir la couleur noisette éclatante des yeux d’un des deux amis, une voix s’éleva :
« Après tout, c’est peut-être ça la vérité, tu ne penses pas ? »