Le Purple Bar, comme la carte des cocktails à l’entrée l’indique, était majoritairement habillé de teintes violettes, mauves et dorées, conférant au lieu une atmosphère voluptueuse et intime. Ils s’installèrent sur de grosses banquettes noires, près des fenêtres.
« Le milkshake, dit le passager, goûte leur milkshake, tu vas kiffer ». Il exécuta le conseil et commanda un milkshake à la vanille, son ami le suivit. Pour écourter le temps d’attente, on leur offrit des verres d’eau avec une tranche de concombre plongée dedans, censée donner un léger ton rafraîchissant à la boisson. Lorsqu’ils virent arriver les verres d’eau, ils se regardèrent, puis laissèrent échapper un léger bruit de rire nasal, un souffle ricaneur. Le conducteur observait le lieu, bien distinct de ce qu’il avait l’habitude de fréquenter. Les gens semblaient comme différents dans ce genre d’endroits identiques au Purple Bar, comme si le simple fait d’y être les rendait plus attractifs mais aussi plus antipathiques envers lui. Il n’aimait pas ce monde de faux-semblants. Il se lamentait des attitudes narcissiques et égocentriques de certains clients, comme pour montrer qu’ils existent ; mais le montrer à qui ? Aux autres ou à eux-mêmes ?
Un couple, en date possiblement, était installé au bar sur leur gauche, la femme était sensuelle et attirante, bien qu’un peu trop maquillée à son goût. Quant à lui, il était simplement là. On aurait dit que l’homme, de trente ans l’aîné de sa compagne, habillé en costume-cravate, sortait tout juste du travail. Il était accoudé au bar sirotant son scotch on the rocks et elle avait le regard investigateur sur les allées et venues à l’entrée du bar. Une coupe de champagne entre les doigts en guise de désinhibant, car il semblait au conducteur qu’il en fallait du courage pour affronter un tête-à-tête avec un « pauvre type en costume d’une cinquantaine d’années qui sort même pas un mot toutes les cinq minutes ». Son regard croisa le sien, l’espace de quelques secondes ils étaient connectés. Ses secondes s’écoulèrent comme de longues minutes. Pendant ce moment diffus, elle lui avait fait comprendre qu’elle se sentait seule, quelque peu désespérée, mais qu’elle le faisait car c’était nécessaire. Il ne lui reprocha rien, car il ne pouvait pas savoir ce qu’elle avait vécu, au fond de lui.
« Ouais c’est une escorte mon gars, dit son collègue, l’extirpant de ses pensées.
— C’est ce que je me disais en la regardant, répondit-il en reprenant ses esprits.
— Y’en a pas mal ici. À chaque fois que je suis venu, je faisais comme un « Où est Charlie ?» mais avec les escortes.
— Ce qui me dégoûte, c’est les porcs qui profitent de la faiblesse de certaines de ces meufs.
— Hum, certaines le cherchent bien aussi mon gars.
— Ouais aussi mais bon, je sais pas pourquoi je protègerai toujours les femmes sur ces sujets-là.
— On doit pas avoir la même vision des femmes que ces culs-là… regarde-le celui-là avec sa bouteille de champ’ ! »
Il tourna la tête, puis ils rigolèrent ensemble. Le cul en question était l’un de ces cadres supérieurs à l’aspect arrogant, regardant passer les gens avec dédain, comme voulant démontrer sa supériorité sociale. Il était accompagné d’une femme aux allures frivoles, le teint hâlé, jupe très courte d’une couleur affriolante qui détonnait fortement avec l’endroit.
Les milkshakes arrivèrent et, au vu de la tête du conducteur, ils paraissaient excellents. Frais et vanillés juste comme il fallait. En à peine trois gorgées, il avait déjà vidé de moitié son verre. Son ami était plus patient avec la consommation de ce breuvage latté ; il préférait savourer cette douceur. Au bout de dix minutes, les verres étaient de nouveau cristallins, il ne restait plus une trace de blanc cassé aux petits points noirs.
« C’est quand même posé ici, dit le conducteur.
— Ouais c’est un bon bail pour chiller et être dans un cadre tranquille.
— T’es vraiment coupé de l’hystérie de cette ville. Paris va me tuer avec son rythme effréné. Tu rentres au taf entre huit heures et neuf heures et tu quittes vers dix-huit heures trente – dix-neuf heures, alors qu’il n’y a pas de raison de finir si tard sérieusement.
— Tu connais les bullshits des employés sur Paname hein.
— Pff, j’en vois au taf rester devant leur écran comme des cons à faire genre qu’ils bossent alors que ces culs matent des sites de fringues ou des conneries de ce genre. Parfois, j’ai envie de me poser à côté d’eux et de leur souffler à l’oreille de penser à vivre un peu leur vie, là dehors.
— Le paraître mon frère, dans notre société actuelle tout repose sur ça. Tu veux monter dans la hiérarchie ? Fais genre que tu bosses comme un chien, donne tes fesses à la boîte et peut-être qu’ils penseront à toi pour monter.
— Ceux qui me font le plus rire, c’est ceux qui arrivent tout le temps en retard le soir et sortent comme excuse : « Ah sorry je suis en retard, je suis sous l’eau au taf ». Mais vas-y ferme-la t’as envie de lui dire, arrête de faire genre cousine, c’est pas parce que tu bosses dans la com’ que t’es une superstar.
— T’avais pas une ex en com’ toi ?
— Si et ça me gavait quand je la voyais rentrer à vingt heures quatre soirs sur cinq chaque semaine alors que son taf ne requiert pas autant de temps passé au bureau. »
Il eut, soudainement, une salve de souvenirs d’elle et lui se disputant pour plein de conneries, conneries qui avaient fini par prendre le dessus sur leur amour. Son cœur était triste, il éprouvait des remords vis-à-vis de cette idylle longue de plusieurs années. Ils avaient rayé leur relation d’une manière si brusque qu’il ne comprenait toujours pas les raisons de ce qu’il considérait comme le plus grand échec de sa vie. Aujourd’hui encore, lorsqu’ils se croisent à certaines soirées d’amis qu’ils ont en commun, la gêne dans l’air est palpable, l’un et l’autre préférant encore rester ennemis plutôt que d’enterrer la hache de guerre en discutant. Ils ne se parlaient plus.